Tout ce qui me fait débloquer.
- Mais qu'est-ce que tu fabriques ? Tu ne serais pas par hasard en train de me faire des grimaces ?
- Non, vois-tu, c'est à moi-même que je les fais, du moins à mon double. Je te ferais remarquer que ce lâche me renvoie les mêmes grimaces, depuis l'intérieur de sa prison de verre, de sa cachette.
- Et pourquoi le grimaces-tu ? N'est-ce pas toi qui as commencé ?
- Je ne saurais le dire. Je suis arrivée là et quand j'ai levé les yeux sur toi, il se tenait devant moi et semblait faire une drôle de tête. Je suis sûre que déjà il me cherchait et attendait une réaction de ma part.
- Il te cherchait querelle, donc, penses-tu ?
- Non non, je ne sais pas... Peut-être ne souhaitait-il que s'amuser, peut-être avait-il pris lui aussi la même décision que moi, la même résolution...
- Ah bon ? Toi, tu as pris une décision ? Si tu t'y tiens autant qu'à celle de déménager avant l'été, je crois qu'un éclat de rire me réduira en mille morceaux et qu'il te faudra alors en prendre une autre encore : celle de me changer !
- Ahhh je te remercie de ton soutien ! Merci, merci encore de te moquer de moi ! Je ne sais même pas pourquoi je discute avec toi ! Les décisions, très cher, il faut parfois savoir les assouplir pour tenir compte d'éléments indépendants de nous ou encore des aléas de la vie, et là, ce n'était pas le moment, figure-toi !
- Ahahah ah arrête, je ne vais pas pouvoir me retenir, et déjà je sens quelques vibrations et des fêlures qui me titillent ! C'est trop drôle ! Tu sais très bien qu'il n'y a pas que ça, que tu as douté, que tu as peur encore !
- Pff je ne sais décidément pas pourquoi je te parle ! Tiens, je m'en vais !
- Non non, reste voyons ! Ne te vexe pas ! Et puis, reconnais-le, tu sais que j'ai raison... Je veux savoir : alors, cette décision, quelle est-elle ? Après tout, même si tu ne la tiens pas, je vois bien qu'elle t'a changé et rendu le sourire.
- Justement, voilà ma décision : tu as bien vu que je n'avais pas trop le moral, ces derniers jours, que je traînais derrière moi mon spleen comme un condamné traîne ses chaînes. Et bien voilà, j'ai décidé de retrouver mon optimisme, de récupérer mes espoirs, que j'avais mis de côté un temps, pensant qu'ils ne me serviraient jamais, qu'ils étaient vains.
- Tu avais donc perdu tes espérances ?
- Non, je les avais rangées dans une boite, je n'en voyais plus l'utilité. Je les avais rangées avec mes utopies, ces visions idéalistes que l'on sait par nature irréalisables. Il m'a suffit de prendre la décision de rouvrir cette boite pour que, d'un seul coup, ma foi revienne.
- D'un coup ?
- D'un coup, je t'assure ! Comme un sursaut ! La décision était prise, il ne s'agissait plus de discuter, de tergiverser. Je venais de me mettre un mémorable coup de pied dans le derrière qui m'a remis en selle. La seconde précédente, j'avais envie de pleurer, de geindre sur mon petit sort, et pof, j'avais décrété que j'arrêterai de me morfondre.
- Pof ?
- Oui pof ! Comme ça, comme un choix de tous les jours, comme j'aurais opté entre fromage ou dessert, certes choix difficile pour ma part.
- Et tu t'y tiens pour l'heure ? C'est donc si simple que cela, de croire ou de ne pas croire ?
- Simple, je dois te l'avouer, non... Mais il est tellement plus agréable de croire que tout peut être mieux, plutôt que de pleurer sur nos illusions perdues, plutôt que d'avancer sans plus aucun espoir et que s'apitoyer sur sa vie, tout en culpabilisant de cet apitoiement puérile et égocentrique, que l'on réalise vite qu'il est plus facile - oui, plus facile - de continuer la route en pensant que l'on va quelque part, plutôt que de se dire qu'elle mène à une impasse. Le grimpeur ne se dit pas : « au prix de tant d'efforts, il me faudra ensuite redescendre » mais plutôt « j'atteindrai le sommet ». Pourquoi grimperait-il, sinon pour voir la beauté qu'il y a là-haut ? Les difficultés sont tellement plus faciles à affronter quand au bout, on sait - on croit - que la récompense en vaut vraiment la peine.
- Je me proclame donc huissier de ta décision ! Sur ton visage, chaque jour, je contrôlerai si tu t'y tiens !
- Je doute que l'idée de me présenter chaque matin devant un huissier égaye et enchante mon réveil ! Quel piètre compagnon tu fais...
- Pensais-tu donc que je te simplifierais les choses ?
- Si tu savais combien je doute de toi...