Parfois, on a besoin de faire un petit retour aux sources. C'est du moins ce que l'on dit. Revenir sur ce qui a fait ce que nous sommes, et pourquoi pas retourner sur les lieux de notre enfance, pour retrouver la maison de nos parents, le village de notre jeunesse dans lequel on a appris à marcher, puis à faire du vélo, à en tomber, où on a des souvenirs de bandes de copains, de bêtises faîtes, de mobylettes, de cigarettes, de flippers en buvant un indien ou un cacolac, des premières cuites au vin ou à la bière, des copains et copines d'école, des confrontations pour se trouver à côté de telle jolie fille, même pour accrocher sa veste juste à côté de la sienne...
Revenir sur ce qui a fait que l'on est ce que l'on est aujourd'hui? Pas facile, car chaque jour passé a fait ce que nous sommes. Alors disons revenir sur le point de départ? On ne va quand même pas retourner à la clinique! Retourner seulement sur le lieu de notre jeunesse? La jeunesse, ça va jusqu'à quand? Et oui, il faut être précis pour les personnes comme moi qui ont assez souvent déménagé. Jusqu'à 18 ans, j'ai connu 6 domiciles différents dans 3 départements différents. Et encore pareil après, mais c'est une autre histoire. Cela fait autant de possibilités de retour aux sources, autant de filons à creuser pour mettre à jour mes racines, autant de chances de se rendre nostalgique lorsque l'on se retrouve sur les lieux. Je n'en suis pas perturbée outre mesure, et je sais qu'il y en a qui ont, eux, connu différents pays, mais il m'arrive quand même souvent de me demander où sont mes racines. Et quand on me pose la question, je répond immanquablement ma ville de naissance, bien que mes parents en aient déménagé, et moi avec, quelques mois après cet événement.
Pourtant, les souvenirs de mon enfance, les meilleurs, ce n'est bien sûr pas dans cette ville que je les ai, mais sur le lieu de mes vacances estivales, dans la maison de mes grands-parents en Auvergne, entourée de ma soeur, mes cousins et les enfants de la ferme voisine. Je ne vais pas raconter ces étés-là, chacun ses souvenirs et les miens sont surement finalement comme beaucoup d'autres. Je vous dirai juste les cabanes faîtes dans le champs en face, le bar du village et la Marcelle qui a mis des siècles avant de rendre son tablier, les jeux de carte, de petits-chevaux, de l'oie, de Mille-bornes, de raquettes, de pétanque derrière la maison, les premières cigarettes des grands, moi j'étais la plus jeune, les lits dans le grenier où nous dormions, Interville, les foins que l'on faisait pour « aider » les voisins (Ah l'odeur du foin! Les grands râteaux tordus! Le tracteur et sa remorque! Tout cela n'existe déjà plus), les toilettes au fond du jardin (vous n'avez pas connu ça? Quelle chance!) et tant d'autres choses encore... mais par dessus tout, bien au-dessus même : mon grand-père, l'homme le plus bon de la Terre!
Alors peut-être que la source en réalité se trouvait là, en lui, dans son rire, dans ses blagues, dans sa tendresse, dans sa présence silencieuse et rassurante, la gentillesse et l'affection qui transparaissaient à travers chacun de ses gestes.
Tout ça pour en venir où? Tout ça, en réalité, pour arriver à dire que depuis 2 ans, un peu plus exactement, j'ai emménagé dans une nouvelle région, à 260 km de là où je vivais précédemment. Je suis venue dans ce coin où je ne connaissais personne - j'en ai presque l'habitude - j'aime mon village, j'aime mon appartement, j'aime le caractère encore sauvage des environs, les nombreux chemins de randonnée, la lavande en juin, les vignes, le miel, les fermes qui vendent en direct leurs produits de saison, asperges, melons, abricots, framboises... J'aime plus que tout le soleil qui me nourrit et me prive de toute énergie quand il lui prend l'idée de prendre des vacances (au soleil?). Et pourtant, pourtant, au bout de ces 2 ans et quelques, je sens que monte en moi ce désir, cette envie de regarder ce qu'il se passe ailleurs, de voir si je ne pourrais pas y trouver ce que je cherche (mais qu'est-ce que je cherche?), de trouver moi-aussi un endroit d'où je serai, sans que ma réponse varie selon la personne qui me pose la question, selon l'endroit où l'on me pose la question. Mais je ne sais que trop bien que cette envie ne s'apparente que trop à une forme de fuite. Je l'ai déjà fait : partir loin dans l'espoir de recommencer à zéro, d'être quelqu'un d'autre face à des personnes qui ne nous connaissent pas encore. J'ai compris que cela ne servait à rien, que pour être quelqu'un d'autre, il ne suffit pas de se retrouver en face d'autres personnes : il faut réellement changer. Les autres sont différents, mais si soi-même on reste la même, le nouveau départ se transforme en un éternel recommencement.
Je cherche mon ancre, je cherche mon pays, ma patrie. J'aimerais bien qu'on me dise où se trouve ce lieu qui se dérobe sans cesse à moi, semble m'éviter alors que je le poursuis de mes assiduités... Oui, je sais : ce lieu n'en est peut-être pas un...
N'empêche (tiens, il revient celui-là), n'empêche donc, je pense sérieusement à déménager, parce que je vais avoir des rhumatismes avant l'âge avec toute cette humidité qui règne chez moi, parce que j'ai parfois la sensation d'être vraiment isolée dans mon petit village dont la gare la plus proche se trouve à 40 km, et pour d'autres raisons encore, mais seulement, voilà, je ne sais pas où chercher. Rester dans le département? Remonter vers mes racines lyonnaises? Partir totalement ailleurs? J'avais même pensé à une époque, je ne plaisante pas, à vivre sur une péniche pour changer de lieux en emmenant ma maison avec moi. Ç'eut été une solution, non?
Pfff, ben là j'avoue: je ne sais pas quoi faire.
« Quelle étrange chose que la propriété, dont les hommes sont si envieux ! Quand je n'avais rien à moi, j'avais les forêts et les prairies, la mer et le ciel ; depuis que j'ai acheté cette maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin. »
Alphonse Karr