... ou L'énergie du désespoir
Il faut que je vous avoue quelque chose: après une certaine résistance de ma part, j'ai cédé il y a quelque temps à la tentation et suivi les conseils d'amies bienveillantes (ou qui en avaient marre de m'entendre larmoyer) en m'inscrivant sur des sites de rencontres. Après tout, je connais quand même deux couples, hétéro et homo, pour lesquels ça a bien marché. Pourquoi pas moi.
Pourtant on ne peut pas dire que l'idée même de se retrouver dans ce genre d'environnement virtuel m'attira (ou m'attirât?) et j'imaginais encore – peut-être naïvement – pouvoir faire des rencontres de manière plus naturelle. Et oui, je suis une grande romantique (qui commence à être un brin désabusé).
Bref, je voulais vous faire partager les joies de ces sites, ou plutôt tout ce qui m'agace parce que je suis une agacée chronique. Enfin je ne pense pas être la seule à faire cette expérience... allez, avouez! Répétez après moi: « je me suis moi-aussi inscrit(e) sur des sites de rencontres, et ce n'était pas seulement pour me marrer un soir ».
Commençons par le commencement : son propre portrait. Il s'agit de répondre à une série de questions nous concernant. Date de naissance, catégorie professionnelle, religion, description physique, tabac, poids, taille, mensurations (pas encore en fait, mais ça ne saurait tarder...),etc... déjà là je m'agace: un certain site, que je ne nommerai pas, impose d'office le signe astrologique dans le portrait. Et ça ne rate pas, tu tombes forcément un jour ou l'autre (euh, samedi dernier par exemple...) sur quelqu'un qui, après bonsoir, t'annonce toute heureuse: « Wahou, on est (voire dans des cas d'un niveau supérieur: on nait) du même signe astro! ». Et moi: « Ouah, super! Euh, je passe sous un tunnel (ah non merde, ça c'est la sortie de secours téléphonique)... »
Il faut aussi décrire son caractère en optant pour différentes propositions (un QCM pour celles et ceux qui n'auraient pas d'adjectifs dans leur vocabulaire). Là, il faut essayer de ne pas découragée toute éventuelle intéressée en cochant à la fois « réservée », « timide » (ce n'est pas pareil?), « asociale », « introvertie » et « solitaire ». La réponse risquerait bien d'être: ben alors reste toute seule si tu y es si bien!
Ensuite, il faut indiquer ses centres d'intérêt. Pour certain(e)s, ça doit être une étape assez rapide... Dans la liste, toujours des bizarreries comme le choix entre Les animaux et Le cheval (l'équitation, je veux bien, mais il me semblait que le cheval était un animal. Enfin c'est ce que je croyais...). Passons. Il faut aussi préciser ce que l'on n'aime pas dans cette même liste (genre j'aime les animaux mais pas le cheval... Autre incongruité à mon humble avis: comment peut-on dire aimer cinéma, musique et lecture, et ne pas aimer les Arts? Il me semblait que la littérature était un art, les 2 autres aussi... Repassons (enfin finissez quand même de lire avant!)). Ma petite expérience m'a permise de constater que la grande majorité n'aime pas ... (suspens) la politique. Quasiment même la totalité. J'avoue être surprise, et un peu effrayée, par une telle quasi unanimité sur ce désintérêt. Il me semblait qu'il y avait tout un monde entre ce que l'on aime et ce que l'on n'aime pas, un monde qui laisserait la place au doute, ou au moins à un demi-intérêt, ne serait-ce que parce qu'on se sent concerné un minimum.
On arrive à une étape déterminante, du moins à mon avis: ma vie mon oeuvre mes attentes, c'est-à-dire le petit texte descriptif. Jusqu'ici on est un produit sur un catalogue, un ensemble de caractéristiques qui permet de nous mettre dans des cases. Là nous est enfin permis de nous différencier des autres, de marquer éventuellement son originalité, enfin bref, d'essayer de sortir de la case dans laquelle on vient d'entrer (alors que justement, on est là pour se caser... Subtilités du langage). En résumé, c'est l'étape qui permet, soyons franc(he)s, de faire un « écrémage » radical. Personnellement, je file droit dessus. On peut trouver de tout:
« kikou Sais pas facil de se decrir je sui une fille ki aime pas les prises de tête (je n'en ai vu aucune qui annonce aimer les prises de tête. Bizarre non?) et tro kool lol j'aime la vis (aucune qui annonce être suicidaire...) et c'ke je cherche sais une fille kom moi lol Kiss lol ». Remarquez bien l'utilisation d'un clavier qui ne comporte aucune touche de ponctuation. Je n'en découvre l'existence que maintenant.
Vous voyez le genre... et surtout ce que je pense de son auteur... Ben en fait je n'en pense rien (à quel titre je pourrais la juger?), sauf que je n'ai pas envie de la rencontrer! Au moins, celles qui ne mettent rien gardent tout leur mystère (et continueront peut-être de le garder...). Là il ne s'agissait que pure fiction (toute ressemblance... serait la preuve que vous-aussi vous allez quelque fois sur ces sites), mais la réalité peut être bien pire. Allez, quand même je ne peux pas passer à côté de cette phrase: « je vi a 100 aleur les filles ki m'aime me sui ». Véridique. Citation dont je ne donnerai pas l'auteur pour une fois (ne me dîtes pas que vous vous reconnaissez?).
Enfin, dernière étape, encore des cases à cocher pour désigner cette fois-ci le type de personne que vous cherchez (genre son signe astrologique...). Mais qu'est-ce que j'en sais moi ce que je cherche! Ici on peut reconnaître les naïves (ïfs), celles ou ceux qui croient encore au Père Noël et aux miracles.
Bref, après avoir passé cette douloureuse épreuve du qui suis-je, que cherche-je, reste à passer à l'acte, à savoir aller sur le tchat (et oui, moi je mets un « t », parce que le chat n'y est pour rien et qu'il n'a pas mérité de nous avoir tous sur le dos! Moi, quand je vois le mot « chat », je lis « chat ». C'est pas clair? Et puis, à titre informatif, le verbe anglais to chat venant du marseillais « la tchatche », ce n'est qu'un juste retour des choses).
Tin tin tin. Là, je dois reconnaître que, pour une timide chronique comme moi, la première fois a été un grand saut dans le vide, avec le trouillomètre qui s'emballe.
Reconstituons, si vous le voulez bien, une conversation typique:
- Bonsoir (ou bsr pour les plus fatiguées)Et déjà je dois faire une aparté. Me croirez-vous si je vous dit qu'une fois, la 1ère phrase (... et dernière... dois-je vraiment vous expliquer pourquoi au vu de ce qui suit?) que l'on m'ait dîte a été ... tenez-vous bien au mulot: « Etes-vous dominatrice? ». Vous ne me croyez pas? C'est pourtant vrai.
- Bonsoir. ça va? (question quasi incontournable. Au début je me demandais pourquoi quelqu'un que je ne connaissais pas me demandait comment j'allais, voire même s'il ne s'agissait pas d'une connaissance ou de quelqu'un avec qui j'avais déjà tchatté.)
ben non, ça va pas trop: je déprime à donf depuis que mon petit chat est mort, j'ai de l'eczéma, des pellicules, des dettes par-dessus la tête et je viens de râter mon bac pour la 9ème fois. (... à éviter donc, sauf si vous voulez tester l'humour de la demoiselle. La bonne réponse est: « ça va. Et toi? »)
bien
- ...
- ... (ben oui, déjà on ne sait pas trop quoi dire)
- T'es bi ou lesb? (ah oui d'accord, la question à 100 balles. La toute 1ère fois, ça fait un choc. Que celle qui n'y a jamais eu le droit lève la main, en tout cas se fasse connaître. D'autant plus que c'est marqué sur la fiche, vu que c'est l'un des détails qu'on impose encore dans le portrait. Ben oui, il y a même des hétéros qui viennent là pour discuter... mais bien sûr...)
- (réponse à choix multiple)
- qu'est-ce que tu cherches?
- (Mon stylo, la merde, mon chat, le temps perdu, des personnes saines d'esprit pour partager mon amour des belles lettres... allez, on arrête de déconner) une blonde à forte poitrine (en vrai, ça donne: gniagnia rencontres sympa... gniagnia amitiés... gniagnia discussions... gniagnia partage... gniagnia et plus si affinités)
Ah, ne pas oublier de finir chaque réponse par ces 2 mots: et toi? Ça évite de s'escrimer à chercher ses propres questions.
- et toi?
- rencontres... amitiés... partage... et plus si affinités.
Et là, problème: c'est ton tour et elle n'a pas posé de question... Perle de sueur sur le front... Vite une idée...
- T'habites où? (ah mince, tu le sais déjà: c'est marqué sur la fiche... Tant pis, assume!)
- Zouine-le-haut.
(Merde, elle n'a pas dit « et toi? ». Il faut que tu trouves une autre question! Re-goutte de transpiration.)
En être arrivée là dans la conversation, c'est déjà pas mal. Parfois cela s'arrête au « Bonsoir ». Quand tu as eu juste l'occasion de dire ce mot, te traverse quand même la question de savoir ce que tu as pu dire de mal... on ne se refait pas.
Bref, ce qui m'intéresse moi, c'est de savoir si on a des centres d'intérêt communs, si on peut trouver des sujets de conversation qui satisfassent les deux parties.
- C'est quoi tes passe-temps, hobbies (wan kenobi), loisirs,...
- J'aime voir mes amis, car je crois que l'amitié est essentielle et j'aime partager de bons moments avec eux... gniagniagnia.
Point. Tu attends la suite s'il y en a une. Rien ne vient.
Traduction simultanée: « ben, en fait, j'en ai pô ».
Aïe. Ça va être dure de continuer la discussion... De quoi on va bien pouvoir parler? De ses amis?
- Et toi?
- (ouf! Elle l'a dit) ... lecture... cinéma... musique... arts... sport... télé... (on en cîte un max, on ne sait jamais: si ça pouvait provoquer un déclic de son côté...)
- ... (point de déclic)
- ...
- ...
- ...
Et là, on se dit: il faut se faire une raison, ça ne sera pas pour cette fois.
On se dit aussi qu'il est tard et qu'on ferait bien d'aller se coucher pour passer une bonne nuit d'insomnie.
Mais je ne voudrais pas démoraliser celles qui veulent tenter l'expérience (traduction: celles qui sont, comme moi, désespérées). Il arrive aussi que l'on croise des personnes intéressantes et avec qui on peut discuter toute la soirée sans voir passer le temps. Rarement mais ça arrive. Si si, j'en ai aussi fait l'expérience.