Tout ce qui me fait débloquer.
Vous êtes-vous déjà posé la question de savoir si vous étiez, dans l’ensemble, plutôt « faible » ou plutôt « fort » ? Vous l’a-t-on déjà dit (ou reproché) ? Vous êtes-vous déjà retenu d’un acte, pleurer ou demander pardon par exemple, au motif que ce serait faire preuve de faiblesse et que vous ne vouliez pas que l’on vous voit ainsi ? Prendre le risque de briser l’image, ôter le masque.
C’est une question que je me pose avec plus d’insistance, ces derniers temps. Je me pose toujours des questions. On me dit même que je m’en pose trop, et surtout, pas les bonnes. Il semblerait que certaines personnes soient plus aptes que d’autres à déterminer quelles questions méritent d’être posées ou non… Bref, je me pose en particulier cette question depuis qu’une amie me disait ne pas vouloir qu’on la voit pleurer, malgré des circonstances qui pouvaient le justifier et une forte envie, et ceci parce que ce serait faire preuve de faiblesse, et que cela lui était inconcevable. Ca ne m’étonne pas.
Ce qui m’amène à cette réflexion : vivons-nous dans une jungle dans laquelle le plus faible se fera manger par les lions, dévorer sauvagement parce que dernier du troupeau, maillon « faible » de la chaine et par conséquent devant être éliminé pour que la race perdure et soit plus forte, au fil des générations ? Si l’Homme est un animal, a-t-il gardé cet instinct grégaire, ce comportement atavique qui lui viendrait de la nuit des temps et consistant à vouloir sans cesse prendre le dessus dès qu’il en aura l’opportunité ? En donnant des mots à cette question, je me rends compte que la réponse va peut-être de soi. Peut-être vous aussi qui lisez ces lignes, avez-vous eu ce hochement d’épaules qui signifie « bien évidemment que oui ! » Toujours cette fichue naïveté qui me fait croire que, parfois, on peut tomber le masque, si ce n’est au moins devant certaines personnes, que parfois on peut laisser le vernis se fendiller, baisser la garde, et attendre des autres qu’ils nous tendent la main, sans peur que ce soit pour nous attirer vers le vide, ou « profiter » de ce moment de « faiblesse » d’une quelconque manière. Etre « fort », tout le temps, ne jamais montrer que derrière cette carapace se cachent des doutes, des peurs, ne surtout pas attendre, et encore moins demander, de l’aide de quiconque. Toujours garder ce même visage impassible et sans faille, tel Achille protégeant son talon du regard de ses ennemis. Nous ne serions entourés que d’ennemis, prêt à nous écraser à la moindre ouverture ?
Une autre question (oui, encore !) : la plus grande faiblesse se cache-t-elle réellement derrière les larmes, les mots d’excuse, ou encore l’expression de doutes ? Je m’explique, du moins tente : la personne qui extériorise ses sentiments de cette manière-ci, qui par là même peut apparaître comme « faible », est-elle réellement plus « faible » que celle qui se contraint à ne le faire jamais ? N’y a-t-il jamais, derrière cette dernière personne, de failles bien plus grandes que derrière la première, des failles prêtes à les engloutir au premier lâcher prise, parce qu’il serait moins bien armé qu’il ne le pense pour y faire face ? Celui qui court plus vite que les autres, toujours dans le peloton de tête, n’a-t-il pas, en réalité, une cheville plus fragile, prête à se briser et à le laisser sur le carreau, rapidement distancé par ses congénères, même les derniers de la troupe, incapable alors de se défendre face à la lionne affamée ?
(Tu liras peut-être un jour ces lignes, même si j’en doute… Tu les liras peut-être et t’y reconnaîtras à coup sûr… Tu trouveras sûrement tout cela ridicule et vain… Mais je persiste et signe. Si tu es le chêne, droit et fier aux yeux du monde, qui ne plie jamais, contre vents et marées, je suis le roseau qui sans cesse se courbe, mais retrouve toujours, jusqu’ici, sa position initiale, même quand il semble en son entier toucher le sol. C’est ainsi. Jamais ne vois tes racines quitter la terre ou ton tronc se briser. C’est tout le mal que je te souhaite… Qu’aucun vent ne vienne jamais souffler sur toi au-delà de tes forces, de ce que tu pourrais supporter…)
Le Chêne et le Roseau
Le chêne un jour dit au roseau :
"Vous avez bien sujet d'accuser la nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête.
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon ; tout me semble zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrai de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables ;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin." Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le nord eût porté jusque là dans ses flancs.
L'arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
JEAN DE LA FONTAINE