Il y a tout de même un avantage à faire de longs voyages en voiture et seule (ceci est un exercice pour tester mon optimisme et tenter de voir le bon côté des choses), c'est que cela permet d'écouter des choses qu'on n'aurait pas écouté dans d'autres circonstances, surtout quand on a, comme moi, un peu de mal à faire plusieurs choses à la fois (ça fait beaucoup de fois le mot "chose", mais j'ai autre chose à faire que de chercher un substitut), porter sa concentration sur deux activités différentes. L'inconvénient tient justement à ce que je viens de dire : la situation peut devenir relativement dangereuse (et je parle en connaissance de cause, ça m'a coûté mon permis il y a fort fort longtemps, à 400 km de mon point de départ, et pareil de ma destination)... Je disais donc, l'avantage, c'est que l'on peut en profiter pour écouter des livres audio. Soit ils marqueront à jamais un voyage de leur empreinte (ainsi un trajet de 5 heures me parut une croisière en compagnie de "Des souris et des hommes" de Steinbeck), soit on se réjouit de n'avoir pas dû user ses yeux à lire le bouquin (disons que je ne donnerai pas d'exemple...). Mais il n'y a pas que les livres. Et donc, grâce à mes trop longs trajets, j'ai enfin eu l'occasion de découvrir un homme, qui jusqu'ici n'était qu'un nom et quelques images, souvent les mêmes, un homme qui m'a impressionnée par son écriture et la profondeur de ses textes, sa culture et son humanité (au sens noble du terme, hein, s'il y en a un) : Pierre Desproges. Je me suis donc plongée avec délectation dans Les chroniques de la haine ordinaire. Et j'en suis arrivée à la conclusion, au terme de toutes ces émissions radiophoniques, qu'il me faudrait plusieurs écoutes pour tout comprendre, toutes les subtilités des textes aux mots qui coulent à flots et débordent parfois, débordent en tout cas de mon cerveau, comme s'ils y en avaient trop pour qu'il puisse tous les accueillir, et qu'il me faudrait ensuite encore plusieurs écoutes pour me souvenir de quelqu'uns des formidables traits d'esprit que recèlent ces chroniques. On en prend plein la vue les oreilles, on rit, on apprend, on comprend, on acquiesce, on réfléchit, on arrête un instant pour méditer sur ce qu'on vient d'entendre, on répète en soi-même une phrase dont on voudrait se souvenir, parce que si juste et si bien tournée. Et puis bien sûr on fait des "Ohhh" outrés... J'ai un peu honte. J'ai un peu honte, car tout cela est bien loin de l'idée que je m'étais faîte du bonhomme, ou du moins je n'aurais pas eu jusqu'ici cette vision de lui.
Illustrons nos propos :
La démocratie (3 mars 1986 ) "Un ami royaliste me faisait récemment remarquer que la démocratie était la pire des dictatures parce qu'elle est la dictature exercée par le plus grand nombre sur la minorité. Réfléchissez une seconde : ce n'est pas idiot. Pensez-y avant de reprendre inconsidérément la Bastille. Vous me direz que cela ne justifie pas qu'on aille dépoussiérer les bâtards d'Orléans ou ramasser les débris de Bourbon pour les poser sur le trône de France avec la couronne au front, le sceptre à la main et la plume où vous voulez, je ne sais pas faire les bouquets. Parce que c'est ça aussi la démocratie. C'est la victoire de Belmondo sur Fellini. C'est l'obligation, pour ceux qui n'aime pas ça, de subir à longueur d'antenne le football et les embrassades poilues de ces cro-magnons décérébrés. La démocratie, c'est quand Lubitsch, Mozart, René Char, Reiser ou les batailleurs de chez Polac, ou n'importe quoi d'autre qu'on puisse soupçonner d'intelligence, sont reportés à minuit pour que la majorité puisse s'émerveiller dès 20 heures 30, en rotant son fromage du soir, sur le spectacle irréel d'un béat trentenaire figé dans un sourire définitif de figue éclatée, et offrant des automobiles clé en main à des pauvresses arthritiques sans défense et dépourvues de permis de conduire."
Et si vous avez du temps devant vous, je vous envoie (mais revenez après, hein!) ici.
Ouf, bientôt le départ (optimisme, bon côté des choses, etc) pour me plonger cette fois-ci dans le Tribunal des flagrants délires... On en reparle sûrement après...